Imaginez que vous ayez quelque chose à dire ! Suffisamment fort pour aller le manifester dans la rue, un 1er mai par exemple. Vous voulez exprimer votre mécontentement. Vous êtes mécontent pour plusieurs raisons, les vôtres d’abord. Et vous estimez nécessaire de les montrer et de les exprimer. Sans forcément vouloir recourir à la violence. Le premier mai, à Paris, il y a beaucoup de monde. C’est un bon moment pour se faire entendre et c’est une date symbolique. Mais déjà, en sortant du métro, des policiers en armure et en armes, mine patibulaire, fouillent votre sac. Pas simple d’accéder au lieu de rendez-vous. Partout les rues sont bloquées et les policiers qui bloquent sont très menaçants. Un ordre est un ordre !

Mais avec de la patience et des nerfs d’acier, vous êtes enfin sur place et autour de vous il y a beaucoup de gens qui tous ont quelque chose à dire ou un mécontentement à exprimer. Et tous ces gens autour de vous sont comme vous. Certains arborent la couleur rouge des syndicats, d’autres ont des gilets jaunes et d’autres enfin sont vêtus de noir et camouflent leur visage. Il y a même des gens habillés tout simplement comme tous les jours. Il y a des jeunes, des moins jeunes, des vieux. Des hommes, des femmes, des personnes en vélo, en chaises roulantes, certains sont déguisés. Mais aucun pour l’instant n’a montré de signe de violence. Il y a des banderoles, des pancartes, des inscriptions sur les gilets. Partout des slogans qui demandent la liberté, l’égalité, la fraternité, des mesures sociales, écologiques, la démocratie ou tout simplement la liberté de manifester. Vous êtes à l’endroit programmé du début de la manifestation. L’heure du début de la manifestation est dépassée depuis un certain temps et déjà vous êtes bloqué par un barrage. Un barrage infranchissable de policiers et de fourgons. Des barrières Vauban empêchent toute sortie du parcours déclaré. « Nassé », ils appellent ça. La manifestation n’a pas encore véritablement commencé et déjà vous êtes compressé et déjà les premiers gaz lacrymogènes sont lâchés. Les gorges piquent, les yeux pleurent, la masse court pour éviter de suffoquer. La panique s’installe et le barrage s’ouvre d’un coup. Le ton est donné. La catastrophe a été évitée de peu mais à quoi aurait-elle été due ? Quel était le but de cette manœuvre ?

Sun Tzu qui a écrit « L’art de la guerre » aurait vite reconnu ses enseignements. Oui, le préfet de police et ses supérieurs vous voient bien comme des ennemis. Des opposants à mater. Pourtant, après le blocage, la manifestation circule. Des milliers de personnes sont dans la rue et le cortège va bon train. Les policiers sont nombreux tout le long du parcours, protégeant des points stratégiques. Levant quelque fois leur lanceur de balles à hauteur de la tête, on comprend qu’ils ont eu ordre de se montrer menaçants. Il y a des policiers qui aiment ça. Ça se voit. Ils aiment montrer qu’ils font peur. Mais d’autres sont mal à l’aise. Ça se voit aussi. Ils ont compris que leur attitude est excessive, voire provocatrice. Tous les policiers ne sont pas des brutes perverses. Mais c’est immanquable, leurs actions commanditées finissent par tous les mettre dans le même sac. Et tous finissent par se faire insulter. Les pompiers, eux, se font applaudir.

Le cortège a avancé très vite, sur une longue distance et tout maintenant se ralentit. À nouveau la foule se compresse. À gauche une avenue bloquée par une double barrière de fourgons, de policiers et que sais-je encore. Les pompiers, eux sont coincés derrière et peinent à passer. Parce que, oui, derrière un petit feu a pris. Et devant, loin devant à droite, là où le cortège a tourné les gaz lacrymogènes sont lancés en grand nombre. Ça coince devant, ça compresse derrière. La tension monte. On sent même un mouvement de recul venant de devant. Mais à l’arrière pas de recul possible. Les pompiers sont à nouveau sollicités pour aller à l’avant du cortège. Le passage est difficile tellement les flics tiennent à leur barrage. Une vingtaine de policiers se mettent tout à coup à courir vers les épaisses fumées piquantes au loin. Là-bas, il s’est passé quelque chose de grave mais c’est impossible de s’y rendre. Plus tard on apprendra qu’il s’agissait de l’événement de la Pitié Salpêtrière (cf. https://www.causeur.fr/pitie-salpetriere-castaner-macron-fake-161149). Un petit filet de personnes est autorisé de passer à gauche. Pourtant à gauche il y avait déjà des gilets jaunes qui voulaient rejoindre le cortège principal. Et ils voient des personnes en sortir leur expliquant que tout est coincé. Les insultes envers les policiers fusent de plus belle et ils se retrouvent encerclés. Leur réaction ne se fait pas attendre longtemps. Grenades de désencerclement et gaz lacrymogènes sont lâchés à droite, à gauche, devant, derrière, au-dessus, partout ! Courageusement des manifestants leur tiennent tête et leur renvoient les galettes diffusant le gaz en les shootant. Une rage téméraire vous monte et vous aussi vous mettez à jouer à ce jeu en tenant sur votre nez et votre bouche un linge humide. Vous vous rappelez de quelques conseils : surtout ne jamais se frotter les yeux et éviter un maximum de respirer le gaz. Une chance miraculeuse vous avait fait mettre des gouttes dans les yeux parce qu’en ce moment vous avez les yeux secs. Mais vos actions vous font remarquer et les policiers chargent. Vous comprenez que ceux qui résistent, qui traînent ou qui courent dans la mauvaise direction passent un sale quart d’heure.

C’est les matraques qui sont maintenant à l’œuvre. Les policiers nous ont divisés, ils cherchent maintenant à nous disperser. Quelques bousculades brutales mettent fin à votre ardeur. Les gaz lacrymogènes ont fini par vous prendre à la gorge, au nez et aux yeux. Et quand vous voyez certaines personnes qui étaient autour de vous se faire emmener de force vers les fourgons, vous comprenez qu’il est temps de tirer votre révérence en prenant le premier métro.

Vincent Cespedes sur LCI

Cette histoire je vous l’ai fait vivre et je l’ai vécu. J’ai vu et constaté les choses de près, sur le terrain, sans vraiment le chercher, sans vraiment le vouloir. Je vous raconte cette histoire parce qu’elle peut être celle de toutes les personnes qui cherchent à exprimer son mécontentement face au gouvernement ou au pouvoir.

Alors quand j’entends certains pseudo-spécialistes s’exprimer au nom du peuple, au nom de la police, au nom de l’ordre, cela m’agace. Savent-ils seulement que la liberté d’expression est inscrite dans la Constitution ? Savent-ils comment procèdent les forces de l’ordre qui sont censées protéger et servir ? Protéger et servir qui ? Quels intérêts ? Savent-ils comment naissent et sont provoquées les violences ? Savent-ils que la vérité est souvent transformée, manipulée ou détournée ? Savent-ils que les techniques et les moyens utilisés en France sont dénoncés par l’ONU (cf. https://m.huffingtonpost.fr/amp/2019/02/14/des-experts-de-lonu-denonce-la-restriction-disproportionnee-du-droit-de-manifester-en-france_a_23669900/) ? Quels sont les droits et les libertés qui conduisent les pouvoirs français à adopter une telle attitude face à ses concitoyens ? Combien de temps la vérité pourra-t-elle encore à ce point être détournée ?

1er mai 2019
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